C’est à Sarlat, pendant l’effervescence du Festival du Film, que L’Affaire Bojarski a fait ses tout premiers pas face au public, lors d’une avant-première très attendue.
Entre la projection et la rencontre avec le public, nous avons eu le privilège de nous poser quelques instants avec Jean-Paul Salomé, le réalisateur du film, et Reda Kateb, son interprète principal.
Une rencontre riche et sincère où il a été question de cinéma, de prises de risques… et bien évidemment du film qui pourrait bien marquer l’année.
Voici le récit d’un échange centré sur L’Affaire Bojarski, mais pas que…
Faire du cinéma, est-ce forcément mentir un peu ?
Recréer le passé, le mettre en scène, lui redonner vie à l’écran… Faire un film d’époque pose une question presque philosophique : est-ce qu’on fabrique de la vérité ou une illusion soigneusement maquillée ?
Pour Jean-Paul Salomé, la réponse est limpide — et surtout assumée.
« Faire du cinéma, c’est faire du vrai avec du faux, et du faux avec du vrai. Ça marche dans les deux sens. »
Le réalisateur revendique cette zone grise où tout se mélange. Le cinéma n’est pas un travail d’historien, encore moins une opération de falsification. Il le compare plutôt à un travail de copiste, mais un copiste libre, sensible, subjectif. Recréer une époque, oui — mais toujours avec un regard contemporain.
Et c’est là que tout se joue.
Un film d’époque n’est jamais neutre : il parle autant de l’époque qu’il représente… que de celle dans laquelle il est réalisé. Salomé se souvient notamment de son expérience sur Les Femmes de l’Ombre, pour laquelle il avait collaboré avec l’historien Olivier Wieviorka. Une phrase l’avait marqué :
« L’avantage des films historiques, c’est qu’ils sont le regard d’une époque sur une autre époque. »
Autrement dit : un film sur les années 50 tourné aujourd’hui ne racontera jamais la même chose qu’un film réalisé dans les années 70 ou 2000. Et c’est précisément pour cette raison qu’il faut, selon lui, se libérer de l’obsession de l’exactitude absolue.
Cette exigence, Salomé l’a pourtant payée cher. Après Les Femmes de l’Ombre, l’expérience l’avait tellement épuisé qu’il s’était juré une chose : plus jamais de film d’époque. Verdict radical. Et tenu… pendant près de vingt ans.
Jusqu’au jour où une histoire est venue tout remettre en question.
Celle de Bojarski.
Comme le public aujourd’hui, Jean-Paul Salomé n’en avait jamais entendu parler. Personne ne semblait vraiment connaître cette histoire. Un producteur lui en parle, lui fait lire un premier texte — pas totalement convaincant. Mais quelque chose accroche.
En creusant. En remontant à la source. En découvrant la véritable histoire.
Et là, tout bascule.
« Je me suis dit : c’est incroyable. Il y a un romanesque dingue, un personnage fou, une histoire très belle. »
À ce moment précis, le doute disparaît. Il n’y a plus de promesse à ne pas tenir, plus de peur liée au film d’époque. Il y a un sujet, un personnage, un film évident.
Et surtout, une certitude : certaines histoires sont trop fortes pour rester dans l’ombre.
Bojarski : l’homme dont tout le monde parlait… avant de l’oublier
Il y a des histoires que tout le monde connaissait. Et puis, sans qu’on sache vraiment pourquoi, elles disparaissent. Effacées. Avalées par le temps.
L’affaire Bojarski fait partie de celles-là.
Quand Reda Kateb découvre ce nom pour la première fois, il est dans la même position que le spectateur d’aujourd’hui : totalement ignorant.
« Pas du tout, non. Je ne connaissais absolument pas cette histoire. »
C’est Jean-Paul Salomé qui lui en parle, très tôt, bien avant le tournage, dès les premières étapes de l’écriture. Et immédiatement, quelque chose accroche. Une fascination presque incompréhensible : comment une affaire aussi énorme a-t-elle pu tomber dans l’oubli ?
Car dans les années 50 et 60, Bojarski est partout. À la une des journaux. Dans Paris Match, Le Figaro, Le Parisien. Son nom circule, choque, intrigue. Puis… plus rien.
« 50 ou 60 ans plus tard, cette histoire a complètement disparu. Je n’arrive toujours pas à m’expliquer comment. »
Aujourd’hui, seuls quelques passionnés s’en souviennent encore.
Les numismates.
Les collectionneurs de monnaies.
Même Jean-Paul Salomé le reconnaît : rares sont ceux chez qui le nom provoque encore un vague écho. Un souvenir flou, presque effacé. Et pourtant…
Un personnage oublié… donc libre
Cet oubli devient paradoxalement une force pour Reda Kateb. Pas de modèle figé. Pas d’icône à imiter. Pas de codes écrasants du biopic classique.
« Je pouvais me l’approprier presque comme un personnage de fiction. »
Impliqué très en amont du projet, sans participer directement à l’écriture, l’acteur a le temps de rêver le personnage. De le comprendre. De le façonner intérieurement. Bojarski n’est pas un homme que le public identifie déjà : il est une page blanche.
Et surtout, un personnage profondément déroutant.
« Il y a chez lui une candeur très touchante. Ce n’est pas un cerveau machiavélique. Et en même temps, son travail est génial. »
Une question s’impose alors, presque cruelle : comment la France a-t-elle pu passer à côté d’un tel talent ?
Un film qui regarde les années 50… avec les yeux d’aujourd’hui
Pour Jean-Paul Salomé, impossible de raconter Bojarski sans replonger dans le cinéma de son époque. Il demande à toute son équipe de revoir les grands polars français des années 50 : les films de Gabin, Touchez pas au grisbi, Rififi, Melville, Le Deuxième Souffle, jusqu’au Cercle Rouge.
Pas pour copier. Mais pour retrouver un esprit.
« Des films portés par un auteur, sans jamais se revendiquer comme des films d’auteur. Des films grand public. »
Un équilibre devenu rare aujourd’hui. Un cinéma populaire, mais exigeant. Personnel, mais jamais hermétique. Celui qui a formé Salomé enfant, adolescent, et qui lui a donné envie de faire ce métier.
Filmer un homme qui travaille… contre toutes les règles
Dans le film, certaines scènes prennent le temps. Elles montrent Bojarski seul. Concentré. Au travail.
Un choix presque subversif aujourd’hui.
« On me disait : “Un homme seul qui travaille, qu’est-ce qu’on va filmer ? Ça va être chiant.” »
Salomé insiste. Il pense à Van Gogh de Pialat. À la manière de filmer la création. À la nécessité de laisser le temps exister à l’écran.
Il s’obstine. Et filme quand même.
« Il fallait que je le filme. Et on verrait bien. »
Avec le recul, il n’a aucun doute : il a eu raison.
Pas un gangster. Un artiste.
Plus le film avance, plus le portrait se précise. Bojarski n’est ni un bandit classique, ni un truand de cinéma. Il est autre chose.
« Je l’ai toujours envisagé comme un portrait d’artiste », confie Reda Kateb.
Un inventeur. Un créateur. Un homme brillamment doué… mais incapable de se vendre. Un destin familier dans l’histoire de l’art.
« Certains artistes sont extrêmement talentueux, mais ne savent pas se vendre. Alors la rivière déborde. Et elle change de cours. »
Ce cours-là va le mener là où personne ne l’attendait.
Toucher à l’argent, c’était toucher à l’État
Dans la France des années 50, le billet n’est pas qu’un objet. C’est un symbole. Un pilier. Une autorité.
S’y attaquer, c’est s’attaquer directement à l’État.
« Voilà pourquoi les faussaires risquaient parfois des peines plus lourdes que des meurtriers. »
Parfois même la peine de mort.
Bojarski ne s’en prend pas à un système abstrait. Il s’attaque à ce que la société protège de plus sacré.
Des inventions bien réelles… volées par l’Histoire
Tout ce que le film montre est documenté. Les machines. Les techniques. Les brevets.
Salomé et son équipe les ont retrouvés. Reconstitués à partir d’archives, de photos, de documents officiels. Mais Bojarski n’était pas un stratège. Il déposait ses brevets sans toujours les renouveler. Et ils tombaient dans le domaine public.
D’autres s’en sont emparés.
Lui, non.
Et puis il y a cette dernière image…
Sans rien révéler, le film se termine par une reconstitution troublante. Une image qui interroge. Qui reste.
Aujourd’hui, à la Banque de France, Bojarski n’est plus un ennemi. Il est devenu une légende.
« Pour eux, c’est un dieu vivant. »
Ils conservent ses machines, ses plaques, ses brevets. Et surtout… ses billets.
De faux billets Bojarski.
Chacun vaut aujourd’hui entre 7 et 8 millions d’euros.
Oui.
Les faux valent infiniment plus cher que les vrais.
Et peut-être que, finalement, toute l’histoire de Bojarski tient dans ce paradoxe-là.

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